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Témoignage de Khalid Benslimane, ancien élève du lycée Lyautey de Casablanca, Maroc

Khalid Benslimane

  • Lycée Lyautey de CasablancaMaroc

Avez-vous fait toute votre scolarité dans une école française ?
En quelle année l’avez-vous quittée ?
Et le cas échéant, quel(s) diplôme(s) ?

Oui, au lycée Lyautey de Casablanca.

En 1981, avec un baccalauréat technique en construction mécanique (bac F1).

Votre scolarité dans une école française a-t-elle correspondu à une histoire ou une tradition familiale particulière ?

Non, pas spécialement, puisque ma mère était activiste dans un mouvement nationaliste œuvrant pour l’indépendance du Maroc. Ceci dit, elle avait un grand respect pour les valeurs de la république et la qualité de l’enseignement français, elle-même en ayant bénéficié.

Quel a été ensuite votre parcours d’études ? Votre parcours professionnel ?

Un bref passage par la faculté des sciences de Rabat puis un BTS en construction mécanique à Paris…

  • Dessinateur projeteur a la SMESI (filiale de l’OCP).
  • Responsable du contrôle qualité chez RIM (Renault Industries Maroc) à Casablanca.
  • Et depuis 1988, ingénierie aéronautique au sein de la Royal Air Maroc où je développe la politique d’entretien des avions de la flotte.

Entre 1988 à maintenant, un bon nombre de stages et de formations chez les constructeurs aéronautiques (Boeing, Airbus, etc.).

Pensez-vous que votre scolarité dans une école française a eu une influence sur vos choix d’études ? Sur votre projet professionnel ?

Oui, certainement, vu que déjà les possibilités d’orientation étaient plus grandes et qu’il existait une structure d’orientation efficace avec un bureau central à Rabat…chose qui n’existait pas à l’époque dans le système éducatif marocain.

Oui, certainement aussi, mais en moins positif vu que les valeurs acquises durant ces années d’enseignement dans un établissement français nous ont rendus moins bien adaptés aux réalités de la vie professionnelle nationale où l’éthique et la morale ne battaient pas le haut du pavé et où la reconnaissance des compétences relevait de l’utopie.

Quels ont été, selon vous, les apports principaux de votre scolarité dans une école française ?

  • Une très bonne culture générale,
  • une grande ouverture d’esprit découlant de cette biculture, française à l’école, marocaine à la maison,
  • une très bonne maîtrise de la langue française, atout non négligeable dans un milieu professionnel usant principalement de cette langue,
  • un sens déontologique, éthique et moral assez pointu.

Quel a été, pour vous, l’apport de l’école française dans le domaine de l’apprentissage des langues ?

Voir réponse ci-dessous.

Que pensez-vous des valeurs transmises dans le cadre de la scolarité dans une école française à l’étranger ?

Voir réponse ci-dessous.

L’école française que vous avez fréquentée vous a-t-elle semblée ouverte à l’environnement social et culturel local ?

Aux 3 dernières questions, laissez-moi vous répondre par cet article (je suis aussi chroniqueur sur la revue en ligne « Écrits-vains ») que j’avais écrit il y a quelque années déjà sur la francophonie dans son ensemble :

 « Le 17 novembre dernier, le 39e Prix Grand Siècle Laurent-Perrier a été remis au Président Adbou Diouf, Secrétaire Général de la Francophonie, par Pierre Messmer, ancien Ministre français. Rappelons que ce prix a pour vocation de mettre à l’honneur des hommes et des femmes qui, dans leur diversité, témoignent des valeurs durables de notre époque, saluant le talent, couronnant une carrière, soulignant le bien-fondé d’un dévouement.

C'est ainsi que par cette distinction  le comité de ce prix récompense l'engagement  "d'un grand homme, humble et attentif au service de la langue française, de son rayonnement et de sa préservation….langue choisie, utile, indispensable, d'universalité".

Le discours est à la hauteur de l'événement et du bien fondé de sa vocation. Mais voilà que l'on retrouve, encore et toujours, dans ce discours chez les promoteurs de la langue française, ce "nombrilisme" et cette "gesticulation" superflus, qui font que la francophonie reste mal perçue, surtout par les non francophones sur lesquels elle aurait plutôt un effet "dissuasif". Ainsi le professeur  Mahdi al Mandjra, dans son étude  "Futurs du monde Islamique: nécessités, réalités et horizons", la qualifie de secte (….Citons entre autres, cette nouvelle secte dénommée 'francophonie' actuellement prêchée dans les pays du Maghreb et qui vise à effacer notre langue et notre culture pour nous imposer une langue qui n'est parlée que par 4 % de la population mondiale…).

Sur un ton un peu moins péremptoire le professeur Allemand Ingo Kolboom attribue la nébulosité du terme "francophonie" à l'amalgame dans la mouvance francophone entre le discours analytique et le discours partisan, faisant que les impliqués, qu'ils soient universitaires ou fonctionnaires de la francophonie, sont généralement en même temps acteurs, agents ou porte-parole, bref des engagés dans la cause francophone, et qu'il en résulte, en grande partie, un discours de militant à l'adresse de leur propre communauté créant ainsi une "chapelle" dans laquelle on prêche aux croyants.

Dans un tel contexte, le discours "francophone" perd de sa rationalité et donne l'impression d'appartenir à un catéchisme politique en faisant appel à des valeurs culturelles spécifiques qui sont difficiles à traduire dans un autre système de référence culturel et politique. Autrement dit, vue de l'extérieur, la francophonie ne fait pas beaucoup d'efforts pour être comprise ailleurs que dans le monde francophone qui lui est déjà acquis par l'héritage colonial.

Le constat est indéniable : depuis  plus de cent ans d'existence, la francophonie, qui souffre grandement de l'engagement de ses propres promoteurs, reste un concept toujours aussi flou, polysémique du fait qu'il possède des sens linguistique, politique, institutionnel, culturel, économique qui ne se recoupent pas. A ce sujet le député Yves Tavernier est concis, accusant le dispositif français de coopération de ne pas lui accorder toute la place qu'elle mérite. Si le constat est pertinent, les solutions "économiques", proposées par ce même député afin de mieux promouvoir le français dans le monde, ne sont pas toujours dépourvues d'une vision néo-coloniale qui résonne en démesure avec les bienfaits universels prônés par les grands ténors de la promotion "nombriliste" de la mouvance francophone.

Les deux discours semblent à première vue contradictoires si ce n'est le fait qu'ils se rejoignent dans le doute, teinté d'asservissement (l'un intellectuel, l'autre économique), qu'ils laissent planer sur les intentions purement humanistes de l'intention francophone. Un doute que la francophonie se doit de dissiper rapidement si elle veut, tel qu'elle le prétend, s'ériger en valeur fédératrice de l'humanisme universel respectueux de la diversité culturelle. »

Quel(s) conseil(s) donneriez-vous aux jeunes en matière d’orientation scolaire et professionnelle, compte tenu de votre expérience ?

Question difficile tant les valeurs, de plus en plus consuméristes, ont changé. Je répète souvent à mes enfants qu’il ne faut pas lier les études et la réussite sociale car le corollaire qui en découlait pendant un certain nombre d’années n’est plus…en tout cas dans notre pays où la voie de la réussite matérielle répond à d’autres lois que celles du « SAVOIR ». Mais il reste indéniable que la connaissance et le savoir procurent toujours un atout majeur sur celui qui ne sait pas.

Bref je leur conseillerai d’opter avant tout pour une branche qu’ils aiment indépendamment des possibilités d’emploi ou de toute autre considération matérielle car la réussite est certainement au bout d’un parcours envisagé avec amour et intérêt de l’esprit.

L’école française : un bon souvenir ? Des regrets ?

De très bons souvenirs résumés dans cet autre texte écrit aussi par mes soins pour la même revue en ligne :

« Jusqu’à atteindre l’âge pubère où l’innocence vacille sous les assauts des pulsions hormonales, je croyais dur comme fer, ainsi que la majorité de mes petits camarades qui usaient consciencieusement en ma compagnie les bancs de l’école Anatole-France de Casablanca, que nos ancêtres étaient gaulois.

Cette croyance était certainement fondée pour la communauté allochtone d’origine française du respectable établissement qui guidait nos pas vers les arcanes du savoir. Pour le reste de notre puérile et hétéroclite communauté, cette croyance démontrait un degré de naïveté faisant certainement l’apanage de la marmaille universelle à travers les âges et surtout, témoignait de la laïcité, scrupuleusement respectée, de l’enseignement qui nous était dispensé. Il faut dire que notre institutrice de l’époque, dont l’origine gauloise ne faisait aucun doute, mettait tant de cœur à nous transmettre sa connaissance de “l’Histoire” sans faire de distinguo de race, de couleur, de sexe ou d’appartenance religieuse, nous logeant à la même enseigne; celle de l’âge tendre. Nous fûmes d’abord tous des Sinanthropes ensuite des Cro-Magnon émergeants de leurs villages lacustres pour se transformer en Gaulois et, au fur et à mesure qu’évoluait l’espèce humaine sous la voix de fée (et par voie de fait) de notre charmante enseignante, notre progression dans le domaine de la connaissance devenait pour nous une source d’évolution et de prise sur le monde, prémices d’une conscience objectivante incarnant l’éveil de notre “moi” embryonnaire.

Quelques poils pubiens et quelques leçons d’histoires plus tard, le vase de Soissons qui symbolisait l’homogénéité innocente de notre communauté infantile vola doublement en éclats. D’abord sous le coup de hache de Clovis qui marquait ainsi l’avènement des Francs et la scission de notre entité culturelle, ensuite sous les coups de marteau de Charles Martel qui tout en repoussant l’invasion arabe à Poitiers ancrait en même temps notre future identité biculturelle. C’est ainsi que les petits gaulois que nous étions se scindèrent donc en Francs et Sarrasins. »

Il faut dire que cette mutation ou plutôt ce réveil ne fut pas trop brutal. Le “choc culturel” n’en était pas vraiment un car chacun d’entre nous soupçonnait déjà, quoique de manière imprécise, les différences raciales mais non ethniques de l’autre. Nuance non négligeable qui évitait une exclusion réciproque en conservant intacte notre alter-égalité dans cette dimension universelle qu’est le monde de l’enfance. Rassurés par la certitude d’une origine qui expliquait les différences pressenties, chacun d’entre nous commençait à accepter sa “Marocanité” ou sa “Francité” non pas en tant que fatalité ni en tant que bénédiction, mais en tant qu’opportunité de pouvoir accéder à un répertoire culturel doublement enrichi et surtout préservé, le temps nécessaire à l’assimilation de cette “biculture”, des préjugés viciés du monde adulte. De cette époque, qu’il nous plaisait à appeler tendrement la “Gaule Ottomane”, nous avons gardé une lueur dans le regard, une attitude dans le comportement et une ouverture dans l’esprit, stigmates d’une ubiquité à percevoir doublement les choses, résumant ainsi une dualité assimilée dans laquelle on évoluait avec aisance et qui, tantôt attirait tantôt rendait mal à l’aise les “unicultivés”.

Ce n’est que beaucoup de poils pubiens et de leçons de vie plus tard que je mesurais toute la portée dramatique de l’expression “choc culturel” lorsqu’assis sur un rocher du détroit je contemplais les côtes espagnoles en même temps qu’un jeune homme assis à quelques mètres de moi, et dont le regard scrutateur d’un “harrag” (1) potentiel me rappelait celui des gerfauts chantés par José Maria De Hérédia dans son ode aux conquérants. Il émanait de ses pensées perdues une aura de désespoir obnubilant sa vision uniculturellement restreinte au point de faire miroiter les sombres reliefs ibériques, contreforts de ses “châteaux en Espagne”, comme une destination salutaire, rêve chimérique d’un Eldorado retrouvé. Il était loin de se douter qu’il rêvait d’une Gaule, certainement pas Ottomane, cloîtrée dans une “uniculture” parallèle et qui par peur de se voir ottomanisée avait troqué le marteau de Charles Martel contre les patrouilleurs de la guardia civil qui sillonnaient les eaux froides du détroit, funeste destination de ces conquistadores des temps modernes.

(1) “harrag” Nom populaire donné à un candidat à l’émigration clandestine. Traduit littéralement ce mot signifie “brûleur” »