La Première Guerre mondiale dans les Arts et la Littérature

La Première Guerre mondiale a été évoquée par de nombreux artistes et dans de nombreuses oeuvres littéraires. En voici quelques exemples.

Calligramme d'Apollinaire : La colombe poignardée et le jet d'eau
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Calligramme d'Apollinaire : La colombe poignardée et le jet d'eau

Calligramme d'Apollinaire : La colombe poignardée et le jet d'eau

Calligramme d'Apollinaire : La colombe poignardée et le jet d'eau

Calligramme d'Apollinaire : La colombe poignardée et le jet d'eau

Calligramme d'Apollinaire : La colombe poignardée et le jet d'eau

Couverture de Cris de Laurent Gaudé
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Couverture de Cris de Laurent Gaudé

Couverture de Cris de Laurent Gaudé

Cris de Laurent Gaudé

Couverture de Cris de Laurent Gaudé

Cris de Laurent Gaudé

Couverture du livre Le Feu d'Henri Barbusse
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Couverture du livre Le Feu d'Henri Barbusse

Couverture du livre Le Feu d'Henri Barbusse

Le Feu d'Henri Barbusse

Couverture du livre Le Feu d'Henri Barbusse

Le Feu d'Henri Barbusse

Apollinaire, « Ma Lou » du recueil Poèmes à Lou

Ma Lou je coucherai ce soir dans les tranchées
Qui près de nos canon ont été piochées
C'est à douze kilomètres d'ici que sont
Ces trous où dans mon manteau couleur d'horizon
Je descendrai tandis qu'éclatant les marmites
Pour y vivre parmi nos soldats troglodytes
Les trains s'arrêteraient à Mourmelon le Petit
Je suis arrivé gai comme j'étais parti
Nous irons tout à l'heure à notre batterie
En ce moment je suis parmi l'infanterie
Il siffle des obus dans le ciel gris du nord
Personne cependant n'envisage la mort
Et nous vivrons ainsi sur les premières lignes
J'y chanterai tes bras comme les cols des cygnes
J'y chanterai tes seins d'une déesse dignes
Le lilas va fleurir Je chanterai tes yeux
où danse tout un chœur d'angelots gracieux
Le lilas va fleurir ô printemps sérieux
Mon cœur flambe pour toi comme une cathédrale
Et de l'immense amour sonne la générale
Pauvre cœur mon amour Daigne écouter le râle
Qui monte de ma vie à ta grande beauté
Je t'envoie un obus plein de fidélité
Et que t'atteigne ô Lou mon baiser éclaté
 
Mourmelon-le-Grand, 6 avril 1915

Henri Barbusse – Le Feu

Nous avons trop présumé de nos forces. Nous ne pouvons pas encore nous en aller. Ce n’est pas encore fini. On s’écroule à nouveau dans une encoignure pétrie, avec le bruit d’un bloc de gadoue qu’on jette.
On ferme les yeux. De temps en temps, on les ouvre.
Des gens se dirigent en titubant vers nous. Ils se penchent sur nous et parlent d’une voix basse et lassée. L’un d’eux dit :
Sie sind tot. Wir bleiben hier.
L’autre répond : « Ja », comme un soupir.
Mais ils  nous voient remuer. Alors, aussitôt, ils échouent en face de nous. L’homme à la voix sans accent s’adresse à nous.
— Nous levons les bras, dit-il.
Et ils ne bougent pas.
Puis ils s’affalent complètement – soulagés, et, comme si c’était la fin de leur tourment, l’un d’eux, qui a sur la face des dessins de boue comme un sauvage, esquisse un sourire.
— Reste-là, lui dit Paradis sans remuer sa tête qui est appuyée en arrière sur un monticule. Tout à l’heure, tu viendras avec nous, si tu veux.
— Oui, dit l’Allemand. J’en ai assez.
On ne lui répond pas.
Il dit :
— Les autres aussi ?
— Oui, dit Paradis, qu’ils restent aussi s’ils le veulent.
Ils sont quatre, qui se sont étendus par terre.
L’un d’eux se met à râler. C’est comme un chant sanglotant qui s’élève de lui. Alors les autres se dressent à demi, à genoux, autour de lui et roulent de gros yeux dans leurs figures bigarrées de saleté. Nous nous soulevons et nous regardons cette scène. Mais le râle s’éteint, et la gorge noirâtre qui remuait seule sur ce grand corps comme un petit oiseau, s’immobilise.
Er ist tot, dit un des hommes.
Il commence à pleurer. Les autres se réinstallent pour dormir. Le pleureur s’endort en pleurant.
Quelques soldats sont venus, en faisant des faux pas, cloués par des arrêts soudains, comme des ivrognes, ou bien en glissant comme des vers, se réfugier jusqu’ici, parmi le creux où nous sommes déjà incrustés, et on s’endort pêle-mêle dans la fosse commune.

*

On se réveille. On se regarde, Paradis et moi, et on se souvient. On rentre dans la vie et dans la clarté du jour comme dans un cauchemar. Devant nous renaît la plaine désastreuse où de vagues mamelons s’estompent, immergés, la plaine d’acier, rouillée par places, et où reluisent les lignes et les plaques de l’eau – et dans l’immensité, semés çà et là comme des immondices, les corps anéantis qui y respirent ou s’y décomposent.
Paradis me dit :
— Voilà, c’est la guerre.
— Oui, c’est ça, la guerre, répète-t-il d’une voix lointaine. C’est pa’aut’chose.
Il veut dire, et je comprends avec lui :
« Plus que les charges qui ressemblent à des revues, plus que les batailles visibles déployées comme des oriflammes, plus même que les corps à corps où l’on se démène en criant, cette guerre, c’est la fatigue épouvantable, surnaturelle, et l’eau jusqu’au ventre, et la boue et l’ordure et l’infâme saleté. C’est les faces moisies et les chairs en loques et les cadavres qui ne ressemblent même plus à des cadavres, surnageant sur la terre vorace. C’est cela, cette monotonie infinie de misères, interrompue par des drames aigus, c’est cela, et non pas la baïonnette qui étincelle comme de l’argent, ni le chant de coq du clairon au soleil ! »
Paradis pensait si bien à cela qu’il remâcha un souvenir et gronda :
— Tu t’rappelles, la bonne femme de la ville où on a été faire une virée, y a pas si longtemps d’ça, qui parlait des attaques, qui en bavait, et qui disait : « Ça doit être beau à voir !... »
Un chasseur, qui était allongé sur le ventre, aplati comme un manteau, leva la tête hors de l’ombre ignoble où elle plongeait, et s’écria :
— Beau ! Ah ! merde alors !
« C’est tout à fait comme si une vache disait : « Ça doit être beau à voir, à La Villette, ces multitudes de bœufs que l’on pousse en avant ! »
Il cracha de la boue, la bouche barbouillée, la face déterrée comme une bête.
— Qu’on dise : « Il le faut », bredouilla-t-il d’une étrange voix saccadée, déchirée, haillonneuse. Bien. Mais beau ! Ah ! merde alors !
Il se débattait contre cette idée. Il ajouta tumultueusement :
— C’est avec des choses comme ça qu’on dit, qu’on s’fout d’nous jusqu’au sang !
Il recracha, mais, épuisé par l’effort qu’il avait fait, il retomba dans son bain de vase et il remit la tête dans son crachat.

Laurent Gaudé - Cris

Jules (page 11)

Je marche. Je connais le chemin. C’est mon pays ici. Je marche. Sans lever la tête. Sans croiser le regard de ceux que je dépasse. Ne rien dire à personne. Ne pas répondre si l’on s’adresse à moi. Ne pas se soucier non plus, de ce sifflement dans l’oreille. Cela passera. Il faut marcher. Tête baissée. Je connais le chemin par cœur. Je me faufile sans bousculer personne. Une ombre. Qui ne laisse aucune prise à la fatigue. Le sifflement dans mes oreilles. Oui. Comme chaque fois après le feu. Mais plus fort. Assourdissant. Le petit papier bleu au fond de ma poche. Permission accordée. Je suis sourd mais je cède ma place. Au revoir Marius. Je lui ai tendu le papier bleu qu’on venait de m’apporter. J’avais honte. Je ne pouvais pas lui annoncer moi-même que j’allais partir et qu’il allait rester. Le sifflement dans mes oreilles. Ne pas s’inquiéter. Tous sourds. Oui. Les rescapés. Tous ceux qui ont survécu aux douze dernières heures doivent être sourds à présent. Une petite armée en déroute qui se parle par gestes et crie sans se comprendre. Une petite armée qui n’entend plus le bruit des obus. Une petite armée d’hallucinés qui n’a plus peur et ne sait plus dormir. Et dont les hommes restent, tête droite, regard écarquillé, en plein milieu du front. Nous sommes une armée de sourds éparpillés. C’est tout ce qui reste de nous. Ils avaient prévu que cela se passerait autrement. Une grande offensive. C’est cela qui était programmé. Reprendre l’initiative. Enfoncer les lignes ennemies. Une grande attaque. J’y ai cru moi aussi, quand j’ai vu, à droite et à gauche, tous ces types se lever en même temps que moi. J’y ai cru parce que je n’en avais jamais vu autant. Je me suis dit que, là, ils mettaient le paquet que, là enfin, ils se décidaient à percer les lignes d’en face. Oui, mais maintenant c’est fini. Tout ce qui reste, ce sont des bourdonnements dans l’oreille des rescapés. Et on peut dire que la grande attaque, c’est ceux d’en face qui l’ont faite. Un kilomètre. Ils nous ont mangé un kilomètre. Il a fallu courir vite quand ils ont sonné la retraite pour ne pas tomber aux mains des salauds d’en face. Et tant qu’à perdre un kilomètre, j’aurais préféré que ce soit eux qui chargent. Si on n’arrive pas à percer quand on se lève tous comme ça, si on ne passe pas quand on est des milliers à courir en gueulant, je me demande bien jusqu’où on reculera.
Je marche. Je m’éloigne du front. De Marius, de Boris. Et de ma tranchée. Je croise des hommes que je ne connais pas. Tous ceux-là. Les nouveaux arrivés. En rang par deux. Je ne veux pas les regarder. Juste marcher. Droit devant moi. Qu’ils me laissent passer sans m’arrêter. Sans me questionner. Que veulent-ils que je leur dise ? Que nous avons tenté une offensive massive et que nous avons échoué ? Qu’une telle marée d’hommes et de fusils, je n’en avais encore jamais vu ? Que Boris a cru que je lui avais sauvé la vie mais que ce n’est pas vrai ? Lorsqu’il m’a remercié, je n’ai pas eu la force de lui expliquer. Je n’ai sauvé la vie de personne. Ni de Boris. Ni d’aucun. Je sais bien que ce n’est pas cela que j’ai fait aujourd’hui. J’ai simplement vu un ennemi assis sur un corps. Un ennemi qui allait planter sa baïonnette dans un uniforme qui portait les mêmes couleurs que le mien. J’ai tué plus vite, c’est tout. Il faut être rapide. Si j’avais vu Boris, et si je m’étais dit qu’il fallait lui venir en aide, je serais fier, je crois. Mais la vérité, c’est que j’ai vu un salaud de soldat ennemi à portée de baïonnette et que je me suis rué sur lui parce que je savais que je le terrasserais. Rien d’autre. Je ne sais pas si cela fait de moi un salaud. Mais je sais que je n’ai pas sauvé Boris. Parce que je ne l’ai même pas vu. Et je m’en veux pour cela. Est-ce que je dois leur dire ça ? Est-ce qu’ils ont envie que je m’arrête et que je me mette à raconter mon histoire ?

Lieutenant Rénier (page 20,21)         
 
La relève a commencé. J’ai fait ranger mes hommes sur le côté du chemin et nous avons laissé passer la vieille garde. Notre tour n’était pas encore venu. Ils commencent par la tranchée de l’Oural, au nord, et la tranchée du Feu, à l’ouest. Nous passerons en dernier. La nuit tombe. Il commence à faire froid. Les premiers ne tardent pas à apparaître. Une grappe d’hommes épuisés qui marchent lentement. La tête basse. Sans parler. Ils trébuchent souvent car ils sont trop fatigués pour ne pas laisser traîner leurs bottes. Une poignée d’hommes. Je les regarde passer. On dirait un peuple de boue. On voit à peine la couleur de leur uniforme. Juste de la boue séchée, partout. Sur le visage et sur les vêtements. Des barbes de trois jours. Le regard vide. Je crois qu’ils ne nous ont pas vus. Aucun ne nous a salués. Aucun ne nous a même adressé un signe de la main ou du regard. Des ombres. Sales et courbées. Je les regarde et il me semble qu’ils suivent un corbillard. Le cortège fantôme avance péniblement. Ils marchent, lents et tristes, derrière le corbillard invisible de leurs compagnons morts. Il n’y a pas de salut militaire qui tienne. La seule chose qu’il faudrait faire, la seule chose qui aurait un sens, serait de se signer à leur passage.

Jules (page 33,34)

Je marche. On me laisse passer. On pousse les jambes. On se colle contre la paroi. Je pense à Boris et à Marius qui n’ont pas reçu de petit papier bleu. Je pense que je pourrais déchirer le mien. Mais je ne le fais pas. Je marche le long des boyaux. Je n’éprouve pas de fatigue. Mais aucun soulagement non plus. Le sifflement dans l’oreille continue à me rappeler les bruits de la journée. Gerbes de terre. Course à pied. Les cris. Les balles. Le souffle coupé. Impossible de dire ce qu’il s’est passé. Ce n’est qu’un grand nuage de fumée traversé par des hommes terrifiés. Les mains qui tremblent. Des corps qui tombent. Je suis un rescapé.
Je croise de plus en plus de nouveaux. Par petits groupes affairés. Est-ce qu’ils comprennent d’où je viens en me regardant passer ? Est-ce qu’ils voient, à la façon dont j’avance, que je suis  plus vieux qu’eux de milliers d’années ? Je suis le vieillard de la guerre qui rase les parois des tranchées. Le vieillard de la guerre qui n’entend plus rien et marche tête baissée. Ne pas faire trop attention à eux. Rester concentré sur mes jambes. Je dois tenir jusqu’au train. Ils prennent place dans les tranchées. Je connais le nom de ceux qu’ils remplacent. J’ai mangé avec les cadavres qu’ils ensevelissent. Mais que leur importe le nom des tués. C’est leur tour, maintenant de jouer leur vie aux dés. Ils sont nombreux. Forts et bien équipés. Je ne suis plus un homme, comme eux. Je sors de la dernière tranchée maintenant. Voilà, La marche va bientôt cesser. La gare est là. Je lève la tête ? Je n’en crois pas mes yeux. Une foule incroyable de soldats, d’armes et de caisses entassées. Des trains entiers ont dû se succéder pour déverser ce peuple de soldats. Ils piétinent le sol sans avancer. Encombrés par leur propre nombre. Ne sachant où aller. Attendant de recevoir des ordres. Attendant de connaître leur affectation. Attendant pour monter au front et prendre position. Une foule entière. Une nouvelle vague pour tout recommencer. Je me fraye un passage. Nous sommes si peu à prendre le train dans l’autre sens. Je me fraye un passage au milieu de ceux qui vont me succéder. Ils ne tarderont pas à me ressembler. Je garde la tête baissée. Je ne veux pas leur laisser voir ce que sera leur visage épuisé. Je suis le vieillard de la guerre. J’ai le même âge qu’eux mais je suis sourd et voûté. Je suis le vieillard des tranchées, je marche la tête baissée et monte dans le train sans me retourner sur la foule des condamnés.